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Vue de l'île Ejima depuis "Les archives du coeur" sur l'île de Teshima, Japon

Ça prend le temps que ça prend : anatomie d'un 365ème jour.

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Vous voyez ce qu’est le syndrome du membre fantôme ?

Moi je l’ai découvert dans un épisode de Grey’s Anatomy. C’est pas si compliqué en fait : le cortex somatosensoriel c’est la zone du cerveau qui contient une sorte de "carte" de votre corps. Quand on subit une amputation, la zone correspondante ne reçoit plus de signaux, et le cerveau n’aime pas trop le vide donc il “invente” des sensations absentes. Il envoie des signaux de douleur, et picotements, venant d’un membre qui n’existe plus. C’est lunaire ouais.

Et puis un jour il comprend que le membre est parti, il re-cartographie le corps, et c’est fini, plus de douleur.
Mais ça prend le temps que ça prend.
Aujourd’hui, ça fait un an jour pour jour qu’une de mes amies est partie pour toujours. 365 jours. 8760 heures. La Terre a bouclé son orbite sans elle. C’est d’une simplicité effrayante et d’une absurdité

‍totale.

A Ghost Story - David Lowery (2017)

Je ne sais pas où elle est, peut-être au paradis, peut-être dans le vide intersidéral et abject de l’univers.

Le seul truc que je sais c’est qu’un an après j’ai mal à un membre qui n’est plus là et c’est super chelou.

Je mets 1/10 sur Trustpilot.

Alors comme je ne savais pas quoi faire, j’ai fait comme d’habitude : je me suis renseigné, j’ai étudié et pour me sentir comprise , j’ai trouvé des artistes qui en parlaient .
J’ai découvert la théorie de la « mémoire fantôme ». Mary-Frances O’Connor explique que le deuil n’est pas une affaire de cœur brisé — ça, c’est pour les belles chansons — mais un bug neurologique.

Le cerveau a cartographié une relation avec cette personne pendant des années. Quand elle disparaît, les connexions neuronales liées à elle sont toujours actives. Le GPS dit n'importe quoi. Le cerveau "cherche" encore l'autre dans les recoins du quotidien. C’est comme avoir une démangeaison sur une jambe amputée. Je cherche encore son rire dans le bruit des autres. Je m’obstine à chercher un signal et du sens là où il n'y a plus que du bruit blanc.

Le deuil n'est pas un oubli, c’est un bug du logiciel, un long et douloureux processus de "mise à jour" de cette carte interne.

Et encore une fois : ça prend le temps que ça prend.

‍A Ghost Story, un film de David Lowery, c’est précisément la mise en image de cette mémoire fantôme dont parle O’Connor. Un drap blanc avec ses deux trous noirs, un fantôme un peu ridicule, un peu kitsch, qui attend des décennies dans une maison vide. Il ne se passe rien, juste le temps qui coule.
Fun fact théologique qui sert à rien mais que vous pourrez ressortir à l’occasion : l’image du fantôme comme un drap blanc qui flotte dans l’air puise sa source dans le judaïsme. Le mort est enveloppé dans un linceul blanc appelé takhrikhim que l'on coud aux mains et aux pieds pour ne pas que le défunt le perde en route. Parce que ce serait con d'arriver à poil devant D.ieu. Le drap blanc qui flotte c’est en fait un takhrikhim qui s’est décousu et a perdu son propriétaire. C'est l'image même de l'absence : une enveloppe qui a survécu à son contenu.

Le film est d’une lenteur presque insoutenable. Ça prend le putain de temps que ça prend.

Et puis, il y a cette scène insoutenable où Rooney Mara mange une tarte entière, seule par terre, dans un silence de plomb. Pendant 4min20.

C’est le "faire" face au vide. C’est absorber la douleur pour ne pas s'effondrer.

Et puis au fur et à mesure plus rien.

Et puis générique de fin.

Et puis on sort du ciné. Il est 17h, il fait encore beau dehors, on décide de rentrer à pied, pour profiter des dernières lueurs du jour de cette fin d’été à Paris. Et le lendemain on retourne au taff. Et puis c'est tout.

Il reste quoi quand le corps n’est plus là ?

Christian Boltanski, grand artiste contemporain, ironiquement mort lui aussi il y a pas si longtemps, disait :

« On meurt deux fois : la première fois quand on cesse d'exister, la deuxième quand on voit une photo de nous et que plus personne ne sait qui c'est ».

Enregistrement des battements de cœur dans le cadre de l'œuvre "Les archives du cœur" de C. Boltanski
Son œuvre « Archives du Cœur », ce sont des milliers de sons de battements de cœur, stockés sur une île au Japon. Des battements anonymes, des souffles, des pulsations. Une bibliothèque de bruits de moteurs humains. C'est fascinant et, avouons-le, profondément dérangeant. Qu’est-ce qu’un battement de cœur une fois que la carcasse a lâché ?

C’est magnifique et c’est parfaitement vain.

C’est exactement ce que je suis en train de faire pourtant : écrire sur elle aujourd'hui, c'est tenter une archive désespérée, quelques lignes sur internet, ma manière de dire qu'elle a existé, trouver du sens, retarder la fameuse “deuxième mort” dont parlait Boltanski. Mais pourquoi faire au fond ?

Le réel est « idiot ». Il est ce qu’il est, sans double, sans sens caché, sans consolation,

c’est ce que le philosophe Clément Rosset dit en tout cas, et s'il me voyait là tout de suite il me mettrait probablement une bonne baffe dans la gueule méritée : elle est morte, et aucun texte, aucune archive sonore de Boltanski, aucun linceul décousu ne changera la structure moléculaire de son absence.

Écrire sur le deuil, c’est essayer de mettre de la dentelle sur un trou béant. C’est un peu ridicule, non ? On se donne un mal fou à analyser la "plastique de l'absence".

Et moi je suis là, avec ma mémoire fantôme et mes analyses d'œuvres d’art, mes articles semi-philosophiques qui sont tout sauf du journalisme, remplis de name-dropping, ultra référencés pour me donner l'illusion que je maîtrise le vide.

C'est l'exercice du « vain » par excellence. Mais c’est pas grave,

parce que ça prend le temps que ça prend.

‍

Je t’aime Clara, merci pour tout.

Tout mon soutien en ce jour particulier à Christine, Olivier et Lolo, je pense à vous.

Riv.

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21/3/2026
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